Les Sables - les Açores (2/2)

 

Une année de navigation intense apporte inévitablement son lot d'instants hors du temps mais aussi de moments difficiles et de doutes.

Découvrez ici mes aventures salées. Pour les plus novices (ou les plus curieux) vous trouverez un lexique. La logique voudrait de commencer par « Mon projet Mini » mais un peu de folie est toujours envisageable ;)

 

Les Sables - les Açores (2/2)

3 juin 2019
Image Les Sables - les Açores (2/2)

Je fais route maintenant avec Simon que j’ai à l’AIS et à portée VHF et Rhino que je n’ai ni à portée VHF ni AIS. Les Açores sont +/- dans le Nord , une dépression s’annonce Nord du coup grosse discussion, hésitation et réflexion toute la journée pour savoir quoi faire. Au final on fait du Nord toute la journée, on vire la nuit tombée et on fait du Sud toute la nuit … au vu des conditions dehors je pense que l’on a bien fait. On est actuellement dans un flux de 20-25 noeuds au prés. J’ai pris 2 ris dans la GV et un ris dans le solent … autant dire plus grand-chose quoi ! Mais le bateau a un comportement relativement sain, je suis à 330 du vent apparent et ça marche plutôt bien à 5-6 nœuds. Par contre chaque manœuvre est épuisante et j’en sors littéralement trempé ! La nuit dernière était un moment hors du temps, le bateau fonçait 2 ris GV, 1 ris solent, ça tapait dans tous les sens. Des fois le bateau décollait et venait frapper la mer de ses 1500 kilos … je me demandais si c’était le mât qui allait commencer par tomber ou la coque s’ouvrir en deux ! Costaud ces bateaux mine de rien ! J’étais comme dans un état second où mon seul objectif était de faire avancer le bateau, je contrôlais régulièrement l’anémomètre pour voir s’il fallait renvoyer de la toile ou plutôt réduire et j’allais machinalement faire la manœuvre. Assez impressionnant d’aller prendre un ris dans le Solent, à l’avant, de nuit avec 22 nœuds de vent … mais je le faisais d’une manière plutôt sûre et ensuite je retournais me coucher, trempé, en attendant la prochaine manœuvre … sortir de sa zone de confort qu’on disait ! Au cours de cette nuit un poil mystique j’ai réussi à capter un bateau accompagnateur, chose que je n’avais pas réussi depuis 6 jours, je lui ai transmis ma position … échange très succinct qui se termine par un « bon courage » … 2 mots simples qui font du bien … on est pas les seuls à en chier !

Le lendemain (30 au matin) je suis en train de perdre les autres … et je dis à Simon que j’en peux plus, que j’en ai marre d’être là ! Je n’arrive pas à faire avancer le bateau au près dans les vents forts … j’ai régulièrement 0,5 nœuds de différence avec les autres. Ça me rend vraiment franc fou, j’ai l’impression d’avoir tout essayé mais que rien ne marche … je suis vraiment dègue là, je vais dormir. 12 :45 UTC ; je les ai perdus, d’un côté ça me retire un poids et je recommence à naviguer « pour moi », je me concentre un peu moins sur le bateau quoique je pense avoir acquis certains réflexes devenus automatiques. D’un autre côté j’ai une énorme boule au ventre de me retrouver seul ici, sans contact possible avec qui que ce soit, au milieu de l’Atlantique par 39 48 N. / 019 50 W. Je viens de terminer mon livre, j’ai écouté un peu de musique … et j’ai littéralement fondu en larmes. Je savais que ça serait dur physiquement mais je ne pensais pas que ça serait mentalement aussi engageant. C’est dingue j’ai l’impression de complètement perdre le contrôle de la situation, ça a un aspect très positif de liberté où rien ne compte hormis faire avancer ma caisse à savon mais ça fait remonter un tas de choses. C’est long, c’est dur et je n’ai vraiment vraiment pas de plaisir … à 415 M de l’arrivée !

L’aprèm l’angle s’ouvre gentiment, je grée donc mon gennak. Juste après l’avoir envoyé le vent refuse de 40 donc je le roule de nouveau … à l’arrache, dans la foulée je reloffe pour me remettre sur la route et pouf il se déroule par le haut. Putain, je m’étais juré de ne plus le rouler vite fait, on pense gagner 30 secondes et au final tu prends 30 minutes dans les dents. S’ensuit donc 30 minutes de galère sur la plage avant, le démêler puis l’envoyer sous le vent pour le rerouler correctement … je me suis rarement autant insulter que ça durant 30 minutes. Au final, c’est sûrement des moments comme ça que l’on vient chercher mais sur le moment … ils piquent ! Vers les 12 :00 l’angle s’est vraiment ouvert, je renvoie le bout-dehors, je déroule le genak et là « boum » le bout dehors se barre totalement sous le vent … Par chance je ne casse rien et j’affale le genak sous le vent … je connais la manip’ maintenant.

Je fais maintenant route directe sur les Açores à 7 nœuds … je crois bien que je sais de nouveau pourquoi je suis là … à 392 M. de l’arrivée. Au cours de l’aprèm je recapte Simon, mon moral va mieux et je discute avec Simon à la VHF. Il me dit que Matthieu était dans le même état que moi le 30 et qu’il ne savait pas trop quoi faire là au milieu. Le pauvre était entre feux croisés et ne savait pas quoi nous dire pour nous remonter le moral. J’ai barré une bonne partie de la journée sous genak sous un grand soleil, la musique dans les oreilles … le pied géant ! Ce soir je vais clairement mieux, j’ai pris le temps de faire des choses que j’aurai dû faire depuis bien longtemps (réparer ma cuillère, faire un coup de clean,…).. En revanche l’odeur qui sort de ma salopette reste indécente mais je n’ose pas utiliser l’eau que j’avais prévu pour prendre ma deuxième douche avec la course qui tend à se rallonger … se rationner en nourriture semble dorénavant inévitable mais si je peux éviter de le faire pour l’eau … c’est mieux ! Je sors la tête du bateau, je croise la route d’un cargo de 300 mètres, ça fait longtemps que je n’en avais plus vu … cette masse de métal sur fond de coucher de soleil est drôlement belle !!!

(…)

On est le 2 août, ça fait un sacré moment que je n’ai rien écrit … dur dur cette course. Je ne pensais pas que ça serait une telle épreuve psychologique … dans les moments durs je n’ai même pas envie d’écrire en fait. En gros, on s’est perdu avec Simon mais j’ai retrouvé Fred de Manu Poki par hasard. On navigue de manière assez similaire donc ça fait bientôt 4 jours que l’on est bord à bord. Que dire … ou plutôt écrire, c’est très désorganisé dans ma tête mais j’ai assez envie de coucher certaines choses sur le papier. Dans la nuit du 31 on a décidé avec Fred d’aborder l’archipel des Açores par le Nord alors que beaucoup vont, vraisemblablement, le faire par le Sud. On a pris cette décision à 4 :00 du matin et on la regrette amèrement depuis car on pense avoir stratégiquement mal joué. Mais enfin bref, on continue quand même dans notre option. Ce matin on a vécu un phénomène très bizarre, on est entré au près dans un grain et on en est ressorti au portant … et ça continue au portant. Avec ça on a eu droit à un magnifique coucher de soleil en mode « Independance Day »et un ballet de dauphins. Il n’y avait pas de vent et ils venaient vraiment tout prêt, c’était la première fois que j’entendais le bruit de leurs évents. Avant la tombée de la nuit Sirius, un bateau accompagnateur, se manifeste pour connaître notre numéro de bateau et notre position. Je donne la mienne et je fais relai pour Fred qui ne les reçoit pas. Sirius me demande ensuite si j’ai bien célébré la fête nationale … je jette un coup d’œil à ma montre et on est en effet le 1 août, j’avais totalement zappé. A la tombée de la nuit je me fais coincer sous un nuage sans vent … je suis tanké là au milieu alors que Fred file. Et là, je craque, j’en peux plus, j’utilise l’analogie d’un match de tennis … si ça en avait été un ça fait bien longtemps que j’aurai abandonné tellement je pense que je suis mauvais, dernier et que l’on n’arrivera jamais à Horta !!! Mais là seul, au milieu de l’Atlantique, difficile d’abandonner ! J’en deviens presque malhonnête envers Fred et cesse de répondre à ses appels VHF. Sirius en vient à me contacter pour me demander si tout va bien, je lui réponds que j’ai un gros gros coup de mou, le chef de bord me dit d’essayer d’aller trouver son feu de tête de mât histoire de penser à autre chose … Je rigole et je lui dis que je vais plutôt aller dormir. Je laisse le bateau en vrac complet et je vais me poser dans mon pouf. Une heure plus tard je me réveille avec la ferme envie de ne pas perdre Manu Poki. Ca sera une nuit compliquée durant laquelle j’essaye de suivre le vent sans aucun repère visuel, je tente quand même de dormir par tranche de 20’, mais à mon réveil le vent a tourné de 100 degrés, et surtout je recommence à réfléchir à passer au Sud de l’Archipel … je sais que Fred a finalement décidé de passer au Sud donc si je pars Nord ça implique de se retrouver seul de chez seul. Je prendrai ma décision demain matin, quand il fera jour. Au petit matin après avoir analysé le peu d’informations météo disponibles, les différents documents en ma possession et les cartes je décide que ça sera le Nord … A ma grande surprise je capte Fred en début de matinée, il a aussi choisi l’option nord, j’ai réussi à recoller à 4,6 milles de lui et il a écouté les classements (je n’ai toujours pas réussi à capter la BLU) et m’annonce qu’on est 20 ième et 21ième. Du coup, j’ai la monstre motiv’ et une banane … Moral stable qu’ils disent … c’est un truc de fou comme je suis instable.

Superbes conditions de vent, épuisé de ma nuit je mets le bateau sous SPI max à 140 degrès du vent et je m’effondre littéralement, je me réveille 2-3 fois juste pour contrôler qu’on va bien dans la bonne direction et qu’il n’y a pas de bateau aux alentours … Quelle surprise quand je me réveille vraiment vers les 14 :00 et que je me rends compte que j’ai rattrapé mes 4 milles de retard sur Fred … GENIAL ! J’ai apparemment chopé une veine de vent divine ; le souffle de vent divin ! L’aprèm est géniale, je laisse le bateau glisser tout seul, il n’a pas besoin de moi pour avancer et ça, ça fait du bien ! Une vraie belle journée, vers les 19 :00 TU, des dizaines de dauphins sont venus jouer autour du bateau. Appuyé sur mes haubans j’ai juste apprécié ce moment hors du temps sublimé encore plus par l’horizon en feu … cette nuit s’annonce mieux que la dernière. Avec Fred on parle beaucoup à la VHF et il me fait bien marrer, c’est marrant comme on devient « complice » avec un mec que l’on a croisé deux fois en briefing juste parce qu’on est là, au milieu de l’Atlantique à portée de VHF.

A la tombée de la nuit le vent se renforce, se stabilise, 12 nœuds c’est juste parfait. Je ne le fais que rarement mais là je déplie ma combinaison de survie en guise de matelas, je me déshabille … enfin je me mets au lit comme à la maison. Le réveil réglé sur 1 heure, je vérifie chaque fois qu’il sonne que rien n’ait évolué et je fais un empannage pour me recaler un peu plus au Sud … toujours accompagne des dauphins, c’est fou de les voir dans la nuit en manœuvrant. Dans la nuit, Fred remarque un gros nuage noir derrière nous, à moitié endormi je lui réponds « Oui, oui, on verra bien » ! Vers 4 :00 je me fais réveiller par Fred qui me susurre à la VHF « MATHIEU, C’EST UN PUTAIN DE GRAIN, AFFALE TON SPI, J’AI 30 NŒUDS » avec un bruit d’apocalypse en arrière-fond. Je saute sur le pont, littéralement en slip, pour affaler le SPI puis je rentre pour enfiler mon ciré et ma brassière et j’attends … certes le vent monte mais pas tellement … les mystères de la météo. Du coup après une dizaine de minutes je renvoie mon SPI et remarque des lumières au loin, les premières depuis longtemps ! C’est Terceira, la première ile de l’Archipel.

Au petit matin on la voit bien, on fait même un bord qui nous mène à 5 milles de l’île. Ca a l’air magnifique, tout luxuriant avec de petits villages nichés en hauteur, ça donne envie de visiter, dommage on en aura pas le temps ;) On recommence à voir des signes de vie avec des avions de chasse et de ligne qui nous passent dessus … Dur retour à la réalité des pêcheurs aussi, après une sieste je me lève et je suis à 15 mètres d’une barque d’un pêcheur qui ne m’avait visiblement pas vu … on l’a échappé belle … il va falloir redevenir vraiment attentif ! Le vent semble s’installer sur des allures portantes et se renforcer, c’est plutôt cool et ça sent bon l’arrivée dans la soirée. L’Archipel est compliquée en termes de vent, les îles sont si hautes que les dévents et les coussins sont importants. J’essaye donc d’appliquer les leçons reçus à Lorient et je tente de dessiner les cônes de dévent afin de ne pas aller me mettre dedans. En m’approchant de Terceira j’ai l’impression que le vent augmente de plus en plus donc je continue à longer la côte, le vent monte, monte et tout d’un coup je me retrouve dans un flux de 20-25 nœuds sous grand SPI et je n’arrive plus tellement à lâcher la barre … faut dire qu’avec les conditions clémentes qu’on a eu depuis le début de saison au portant c’est sûrement la première fois que j’ai autant de vent en solo et au portant. Bref en boutiquant mon pilote et en abattant un peu j’arrive à lâcher la barre pour aller faire un point et il se trouve que … je suis en plein dans le cône de dévent que j’avais estimé ! hhaha encore un peu de boulot !

Je crois qu’on est un peu plus en mode course avec Fred, on s’appelle beaucoup moins et on discute plus du tout stratégie. Bien que les deux pas tellement compétiteurs ça nous ne dérangerait pas de coiffer l’autre au poteau. La journée est intéressante d’un point de vue tactique, je mets 8 milles à Fred dans la matinée avec mon option à la côte que je perds dans l’aprèm avec une … option à la côte !! On touche du vent toute la journée, on recommence à entendre plein de monde à la VHF et la ligne « distance à Waypoint » sur le Gps n’affiche plus que deux numéros, enfin ça sent bon la fin … J’arrive à mettre plusieurs milles à Fred en prenant bien l’extérieur de la côte, je commence un peu à comprendre comment le vent varie avec le relief. Je ne reverrai plus Fred qui se fait un petit bad en supplément, il commence à en avoir marre de manger de la semoule depuis 4 jours, c’est tout ce qui lui reste à manger …

J’arrive dans la nuit à Horta, je suis accueilli par 3 Zodiacs sur l’eau qui m’attendent tous feux éteints et que je confonds au début avec des pêcheurs. C’est assez génial d’avoir plein de monde autour alors qu’on vient de passer 13 jours en mer seul, ça fait un peu ambiance « Vendée Globe » hahah. Le fait d’avoir tous ces Zodiacs autour me sort un peu de la course et avec la fatigue je ne trouve pas la ligne et je manque de foncer sur les cailloux !

Je suis accueilli par plein de monde ; Rhino, Simon, Vincent, Marie et j’en passe même le vainqueur Ambrogio est là … quelle belle ambiance cette Classe Mini. Le pied posé sur le ponton, tous les mauvais moments s’envolent et mes premiers mots auront été : « C’était cool » … un comble !

Le reste de la nuit fera place à des accolade pleine de sincérité et de respect mutuel, des larmes et des éclats de rire fatigués.

Cette première étape aura été difficile mais quelle sacrée expérience pour le marin et pour l’Homme !!



Suivre le projet

  • lien instagram

Inscrivez-vous à la newsletter

Ils me font déjà confiance

 
 
 

Vous souhaitez devenir partenaire de cette belle aventure, contactez-moi.